Quarante-cinq
— Quel hiver terrible ! dit Béatrice. On annonce même de la neige ! Elle se leva et déposa son verre sur la table roulante.
— Eh bien, ma chérie, vous avez été d’une patience d’ange, poursuivit-elle. Je me suis fait du souci mais maintenant que j’ai constaté que vous vous portez bien et que cette magnifique maison est si délicieusement chaude et confortable, je m’en vais.
— Ce n’était vraiment rien. Béa, dit Rowan, répétant ce qu’elle avait déjà expliqué. L’absence prolongée de Michael m’avait juste un peu déprimée.
— A quelle heure l’attendez-vous ?
— Ryan a dit avant le matin. Il devait partir il y a une heure mais l’aéroport de San Francisco est bloqué par le brouillard.
Elle regarda Béatrice descendre les marches de marbre et franchir le portail. L’air glacé pénétrait dans le vestibule. Elle referma la porte.
Elle resta immobile un bon moment, la tête penchée, se laissant envelopper par la chaleur du chauffage, puis retourna dans le salon. L’énorme sapin vert était magnifique. C’était un arbre d’une forme triangulaire parfaite. Le plus parfait sapin de Noël qu’elle ait jamais vu. Quelques aiguilles tombées tapissaient le plancher ciré. Sauvage, primitif, songea-t-elle. Comme si un morceau de forêt était entré dans ma maison.
Elle s’approcha de la cheminée, s’agenouilla et plaça une petite bûche dans le feu.
— Pourquoi as-tu essayé de faire du mal à Michael ? murmura-t-elle sans quitter les flammes des yeux.
— Je n’ai pas essayé de lui faire du mal.
— Tu mens. As-tu essayé de faire du mal à Aaron aussi ?
— Je t’obéis en tout, Rowan. Mon rôle est de te satisfaire.
Elle s’assit sur ses talons, les bras croisés, les yeux légèrement embués, de sorte que les flammes n’étaient plus qu’une tache floue et vacillante.
— Il ne doit rien soupçonner, tu m’as bien comprise ?
— Je te comprends toujours, Rowan.
— Il doit croire que tout est comme avant.
— C’est aussi mon souhait, Rowan. Nous sommes d’accord. Je redoute son inimitié parce que tu serais malheureuse. Je ferai selon tes désirs.
Mais cela ne pouvait durer éternellement. Soudain, elle fut saisie d’une frayeur telle qu’elle ne pouvait plus ni parler ni bouger. Elle resta assise, tremblante, à fixer les flammes.
— Comment cela va-t-il se terminer, Lasher ? Je ne sais pas comment m’y prendre pour faire ce que tu me demandes.
— Tu le sais, Rowan.
— Cela prendra des années de recherches. Il faut absolument que je connaisse à fond ta constitution pour pouvoir entreprendre quelque chose.
— Mais tu sais tout de moi, Rowan. Tu cherches à me tromper. Tu m’aimes mais tu ne m’aimes pas. Tu me ferais chair si cela pouvait te permettre de me détruire.
— Vraiment ?
— Oui. Je souffre de sentir ta peur et ta haine alors que je sais le bonheur qui nous attend tous les deux.
— Qu’est-ce qu’il te faut ? Le corps d’un homme déjà vivant dont on ôterait toute conscience pour que tu puisses fusionner avec lui sans son esprit pour obstacle ? Cela s’appelle un meurtre, Lasher.
Silence.
— C’est cela que tu veux ? Que je commette un meurtre ? Nous savons tous les deux que c’est une façon d’envisager les choses.
Silence.
Elle ferma les yeux. Elle l’entendait se rassembler, elle entendait la pression se former, les rideaux bruire lorsqu’il les frôlait, se tordant, remplissant la pièce autour d’elle et effleurant ses joues et ses cheveux.
— Non. Laisse-moi tranquille, soupira-t-elle. J’attends Michael.
— Il ne te suffira pas, Rowan. Te voir pleurer me fait de la peine. Mais je dis la vérité.
— Je te hais, murmura-t-elle.
Elle s’essuya les yeux du dos de la main. A travers les larmes embuant ses yeux, elle regarda l’immense sapin vert.
— Laisse-moi seule, Lasher. Si tu m’aimes, laisse-moi seule.
Leiden. Elle savait qu’elle était en train de rêver et voulait se réveiller. Le bébé avait besoin d’elle. Elle l’entendait crier. Je veux sortir de ce rêve. Mais ils étaient tous rassemblés devant les fenêtres, horrifiés par le spectacle se déroulant sous leurs yeux : la foule était en train d’écarteler Jan Van Abel.
— On n’a pas gardé le secret, dit Lemle. Les gens ignorants ne peuvent pas comprendre l’importance de cette expérience. Garder un secret, c’est prendre toute la responsabilité pour soi.
Il pointa le doigt vers le corps sur la table. Quelle patience chez cet homme allongé là, les yeux ouverts et ses minuscules organes palpitant à l’intérieur. Comme ses bras et ses jambes étaient petits !
— Je n’arrive pas à réfléchir avec ce bébé qui pleure.
— Il faut vous concentrer, l’enjeu est capital.
Impossible. Elle regarda le petit homme aux membres tronqués et aux organes démesurément petits. Seule sa tête était de taille normale.
— Un quart de la taille du corps, pour être précis.
Oui, la proportion normale, se dit-elle. Elle fut saisie d’horreur. Soudain, la foule fracassa les portes et se répandit dans les couloirs de l’université de Leiden. Petyr accourut vers elle.
— Non, Rowan. Ne faites pas ça.
Elle se réveilla brusquement. Des bruits de pas dans l’escalier. Elle sauta du lit.
— Michael ?
— Je suis là, chérie.
Une grande ombre dans l’obscurité, l’odeur du froid puis ses mains chaudes posées sur elle, rêches mais tendres, et son visage contre elle.
— Michael, j’ai trouvé le temps très long. Pourquoi m’as-tu quittée ?
— Rowan, mon amour…
— Pourquoi ?
Elle sanglotait.
— Ne me laisse pas y aller, Michael, s’il te plaît. Ne me laisse pas y aller.
Il la prit dans ses bras.
— Tu n’aurais pas dû partir, Michael.
Elle pleurait, consciente qu’il ne pouvait comprendre ce qu’elle disait et qu’elle n’aurait pas dû le dire. Elle le couvrit de baisers, savourant le goût salé de sa peau et la douceur maladroite de ses mains.
— Qu’est-ce qui se passe ? Je veux savoir, demanda-t-il.
— Je t’aime. Quand tu n’es pas là, c’est comme si… comme si tu n’étais pas réel.
Elle était à demi endormie lorsqu’il se glissa hors du lit. Elle ne voulait pas que son rêve revienne. Elle était restée blottie contre sa poitrine, s’accrochant à son bras. Elle le regarda quitter le lit, enfiler son jeans et passer son maillot de rugby par-dessus sa tête.
— Reste, murmura-t-elle.
— On sonne à la porte, dit-il. C’est la surprise que je t’ai annoncée. Ne te lève pas. Ce sont des petites bricoles que j’ai rapportées de San Francisco. Tu devrais dormir.
Avant même qu’il ne soit parti, elle replongea dans son rêve.
« Je ne veux pas voir ce mannequin sur la table. Qu’est-ce que c’est ? Il ne peut pas être vivant. »
Lemle portait une blouse, un masque et des gants de chirurgie. Il la regarda de dessous ses sourcils épais.
— Vous n’êtes même pas stérile. Préparez-vous, j’ai besoin de vous.
Les lumières ressemblaient à deux yeux impitoyables dirigés vers la table.
Lemle tenait quelque chose dans des pinces. Et le petit corps fendu en deux dans l’incubateur à côté de la table était un fœtus. N’était-ce pas un cœur dans les pinces ? Espèce de monstre !
— Il va falloir que vous travailliez rapidement tant que le tissu est à son maximum…
— C’est très difficile pour nous de devenir réels, dit la femme.
— Mais qui êtes-vous ? demanda Rowan.
Rembrandt était assis près de la fenêtre. Il était vieux et avait l’air si las. Il lui adressa un regard ensommeillé quand elle lui demanda ce qu’il en pensait. Puis il prit la main de Rowan et la plaça sur la poitrine de la jeune femme.
— Je connais ce tableau, dit-elle. C’est la jeune mariée.
Elle se réveilla. L’horloge venait de sonner deux coups. Dans son sommeil, elle s’attendait à davantage. Dix peut-être, ce qui signifierait qu’elle avait dormi longtemps. Mais deux ?
Elle entendit de la musique au loin. Un clavecin jouait et une voix basse chantait un vieux chant de Noël celte parlant d’un enfant couché dans une mangeoire. Une odeur de sapin et de feu.
Allongée sur le côté, elle regardait la croûte de gel se formant sur les carreaux de la fenêtre. Lentement, une silhouette commença à prendre forme. Un homme adossé à la vitre, les bras croisés.
Elle plissa les yeux pour observer le processus. Un visage tanné, formé de milliards de cellules microscopiques, aux yeux verts étincelants, apparut. Il portait une réplique parfaite de jeans et de chemise. Elle entendait même et voyait les mouvements de ses vêtements. Lorsqu’il se pencha sur elle, elle aperçut les pores de sa peau.
Jaloux, hein ? Elle toucha sa peau et son front de la même façon qu’elle avait touché Michael.
— Mens-lui, dit-il à voix basse, ses lèvres remuant à peine. Si tu l’aimes, mens-lui.
Elle sentait presque son souffle sur son visage. Puis elle s’aperçut qu’elle voyait, à travers le visage, la fenêtre derrière lui.
— Non, ne pars pas. Reste.
Mais l’image se convulsa et se mit à voleter comme un papier pris dans un courant d’air. Elle sentit la panique de Lasher dans les spasmes de chaleur.
Elle tendit la main pour prendre son poignet mais ses doigts se refermèrent sur le vide. Le souffle chaud passa sur elle et sur le lit, les rideaux se gonflèrent un moment, le gel blanchit sur les vitres.
« Mens-lui. »
« Oui, bien sûr. Je vous aime tous les deux. »
Il ne l’entendit pas descendre l’escalier. Les rideaux étaient fermés et l’entrée était sombre et chaude. Un feu était allumé dans la cheminée principale du salon. La seule autre lumière provenait du sapin décoré d’innombrables petites ampoules clignotantes.
Elle l’observa du seuil de la pièce. Il était assis au sommet de l’échelle, mettant la dernière main à la décoration en sifflant un chant de Noël irlandais.
— Ah ! te voilà ma belle-au-bois-dormant, dit-il.
Il lui adressa un de ces sourires amoureux et protecteurs qui la faisaient fondre et lui donnaient envie de se jeter dans ses bras. Mais elle resta immobile. Elle le suivit des yeux quand il descendit l’échelle, agile comme un chat, et s’approcha d’elle.
— Tu te sens mieux, ma princesse ?
— C’est vraiment superbe, dit-elle. Mais ce chant est si triste. (Elle mit un bras autour de sa taille et posa sa tête sur son épaule en contemplant l’arbre.) Tu as fait un travail formidable.
— Tu n’as pas tout vu, dit-il en posant un baiser sur sa joue.
Il l’entraîna vers le guéridon près de la fenêtre et lui fit signe de jeter un coup d’œil dans la boîte en carton ouverte.
— Ils sont adorables ! s’exclama-t-elle, émerveillée.
Elle prit un petit ange blanc aux joues roses et aux ailes dorées puis le plus ravissant des petits Pères Noël, une poupée de porcelaine vêtue de velours rouge.
— Ils sont vraiment mignons. D’où viennent-ils ? demanda-t-elle en prenant une pomme dorée et une étoile à cinq branches.
— Je les ai depuis des années. J’étais à l’école quand j’ai commencé la collection. Je ne me doutais pas qu’ils étaient destinés à ce sapin et à cette pièce. Tiens, choisis le premier. Je t’ai attendue. Je voulais que nous les accrochions ensemble.
— L’ange.
Elle le prit par son crochet et l’approcha de l’arbre pour l’admirer à la lumière. Il tenait dans ses bras une petite harpe dorée, sa bouche était peinte en rouge et ses yeux étaient bleus. Elle le monta aussi haut qu’elle le pouvait et l’accrocha à une branche fournie. L’ange se balança, son crochet presque invisible dans la pénombre, et resta suspendu, comme tenant en équilibre, à la façon d’un colibri en vol.
— Je me demande si j’ai vécu avant de le connaître, dit-elle.
Debout derrière elle, il lui enlaça la taille et elle attrapa fermement ses bras, appréciant ses muscles sinueux et les grands doigts puissants qui la tenaient serrée.
Pendant un moment, sa vision fut remplie d’ampoules clignotantes et de branches vertes. Le temps était suspendu, tout comme l’ange aux ailes délicates. Il n’y avait plus ni avenir ni passé.
— Je suis si heureuse que tu sois de retour, murmura-t-elle en fermant les yeux. La vie n’a aucun sens sans toi. Je ne veux plus que tu me laisses seule.
Un profond chagrin s’empara d’elle, qu’elle retint à l’intérieur d’elle-même, et elle se tourna pour poser sa tête sur l’épaule de son mari.